L’escalade de la peur

Psycho (1960) Directed by Alfred Hitchcock Shown: Janet Leigh (as Marion Crane)Escaladons progressivement les degrés de l’horreur. Comme dans un film de Hitchcock, tout débute par un simple pincement de coeur. Vient ensuite une angoisse sourde qui se transforme en panique et atteint son sommet avec certaines terreurs dont on ne se remet jamais complètement.

Prenons un exemple. Imaginons que vous vous trouviez dans l’avion de vos vacances, en partance pour les Seychelles (eh oui ! la chance vous sourit : vous êtes riche, jeune, beau et, qui plus est, très bientôt bronzé). Tout va bien à bord : l’hôtesse de l’air, une brunette souriante, est partie vous chercher le jus d’orange que vous avez demandé ; à quelques sièges de là, une charmante blonde fait semblant de lire une revue et vous êtes à la recherche d’un habile stratagème pour l’aborder. Oserez-vous lui parler ? Oui, mais rien ne presse, vous avez tout votre temps. Tout à coup, quatre hommes aux mines patibulaires se lèvent de leur siège en hurlant et en brandissant des armes à feu : vous avez peur. Quelques secondes suffisent pour que le sang afflue à vos tempes, pour que votre coeur batte la chamade, que vos poils se hérissent, que votre gorge et votre poitrine se serrent. Vous haletez légèrement, une sueur froide vous inonde et si vos doigts n’étaient pas crispés avec autant d’énergie sur les accoudoirs de votre siège, vous vous apercevriez que vous tremblez. Que faire ? Vous ne savez plus : votre tête est vide, vous n’arrivez plus à réfléchir. Sans penser à rien, vous tentez de vous lever mais vous vous laissez bien vite retomber sur votre siège. Cela vaut mieux : vous avez la sensation de ne plus tenir sur vos jambes, d’avoir des vertiges, de manquer d’équilibre.

Oui, vous avez peur, très peur même, et vous n’en avez pas honte. N’est-il pas parfaitement légitime d’avoir peur en de telles circonstances ? D’ailleurs, vous êtes en bonne compagnie : tout le monde a peur dans l’avion. Une femme s’évanouit, une autre se met à pousser des cris hystériques et s’agite inconsidérément, au risque d’attirer sur elle l’attention des pirates de l’air. Votre voisin, un grand costaud qui, il y a à peine quelques minutes de cela, vous expliquait comment il pêchait le requin au harpon, a maintenant un teint verdâtre de très mauvais augure.

Bien, continuons notre histoire : l’avion a atterri et les négociations entre autorités et terroristes traînent en longueur. Du fait que rien ne se passe, vous commencez doucement, progressivement, à vous habituer à votre condition d’otage. Vous vous calmez. Seule persiste une angoisse sourde qui vous tenaille le ventre, une crainte indéfinissable concernant ce qui risque de se produire dans un avenir proche.

En fait, vous aviez bien raison de vous angoisser. Voilà que nos pirates, après avoir longtemps menacé en vain, décident de passer à l’action : puisqu’on ne leur donne pas satisfaction, ils tueront l’un des passagers de l’avion et jetteront son cadavre sur le béton de l’aéroport, comme ça, pour l’exemple, pour prouver au monde entier qu’ils ne sont pas des plaisantins. Mais qui tuer ? Leur chef parcourt les rangées de passagers sagement assis sur leurs sièges, cherchant une victime. Ses yeux s’arrêtent sur votre personne. Pourquoi vous ? Eh bien ! pourquoi pas vous ? Votre tête ne doit pas lui revenir, voilà tout. Il vous désigne à ses sbires et ceux-ci s’emparent de vous malgré vos protestations.

Les secondes passent. Peu à peu, vous comprenez qu’il n’y a rien à faire, que votre dernière heure est venue. Votre coeur bat à tout rompre, votre visage devient livide,

vous respirez à peine, vos narines sont dilatées. Vous tentez de vous débattre, mais vos muscles rigidifiés vous obéissent mal : vous n’avez pas de force. Vous voulez dire quelque chose, supplier, mais c’est à peine si vous parvenez à marmonner quelques sons sans suite. Vous êtes dans un état de panique.

On vous pousse brutalement sur un siège et, tandis que ceux qui vous tenaient s’écartent, leur chef lève lentement son pistolet et le pointe dans votre direction. Vous avez les yeux fixés sur le petit trou noir de l’arme, vous ne voyez plus que lui. Vous ne bougez plus, vous transpirez en abondance, d’une sueur glacée, vos pupilles sont dilatées, vos yeux semblent prêts à sortir des orbites. Le pirate, sadique, prend son temps. Maintenant, vos muscles se relâchent, vous n’avez même plus peur, vous ne pensez plus. Vous voyez le doigt blanchir sur la détente. Vous poussez un cri inhumain, insensé. Une odeur caractéristique envahit la cabine : au seuil de la mort, dans un état de terreur absolue, vous avez uriné et déféqué sans pouvoir vous retenir.

Mais, dégoûté, le pirate détourne son arme : tout compte fait, il ne vous tuera pas. A ses yeux, vous n’êtes qu’une loque, un moins que rien. On ne tue pas un moins que rien. Quelques heures plus tard, le commando finit par se rendre. Tout est bien qui finit bien ? Presque : vous, ainsi que quelques autres passagers, êtes maintenant en état de choc ou de sidération psychique. Chez certains passagers, cela se traduit par une euphorie exagérée : ils s’embrassent, courent dans tous les sens, sont anormalement, follement gais. Chez vous, cela se traduit plutôt par un état de prostration : vous restez là, la tête vide, les bras ballants, dans un état de complète hébétude. Un secouriste serviable vous enveloppe dans une couverture, vous fait asseoir, et vous met un gobelet de thé entre les mains. Vous le prenez machinalement, sans même vous rendre compte qu’il vous brûle les doigts.

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