Est-il normal d’être angoissé ?

angoisse-normalAh, l’angoisse ! Qui n’a pas ressenti cette tension intérieure, sourde, insidieuse, qui vous ronge, vous grignote minute après minute, seconde après seconde ? L’angoisse nous étreint, nous oppresse, gêne notre respiration, noue notre gorge, rigidifie nos membres. Nous la sentons tous, là, tapie tout au fond de nous.

Ce sentiment fait partie intégrante de notre vie quotidienne : tous, chaque jour, nous nous angoissons pour une chose ou pour une autre. Seuls varient l’intensité et les motifs de nos peurs. Certains s’angoissent manifestement trop pour des choses qui n’en valent pas la peine. D’autres, plus rares, prennent la vie un peu trop à la légère, ce qui n’est guère mieux. Que penser par exemple d’un P.-D.G qui prendrait des décisions importantes sans même un soupçon d’angoisse ? d’un employé que le spectre du chômage laisserait indifférent ? d’un automobiliste qui ne frémirait pas à l’idée d’un accident ? Qu’ils sont de parfaits irresponsables, n’est-ce pas ?

Tout est donc affaire de proportion, de dosage. L’angoisse est une émotion normale et elle est même utile voire indispensable. Dans certaines conditions, elle peut même se révéler agréable, délectable : les films de suspense ne sont-ils pas là pour nous le prouver ?

Et d’avoir peur, est-ce bien normal, cela aussi ?

Et la peur ? La peur est brutale, violente, décapante : là où l’angoisse ronge, la peur taille à grands coups de serpe. Elle est à l’angoisse ce que la pluie est à la vapeur d’eau : l’humidité étouffe, oppresse tandis que la pluie transperce.

On parlera de peur lorsqu’on se trouve confronté à quelque chose d’intense et de précis, et d’angoisse pour un danger plus flou, plus diffus, plus lointain. Des peurs, il en est de toutes sortes : des grandes et des petites, des saintes et des diaboliques. Certaines sont considérées comme naturelles, normales, voire salutaires : elles sont bienvenues lorsqu’elles nous poussent à nous battre, à donner le meilleur de nous-mêmes. D’autres semblent déraisonnables, folles, irrationnelles, nous amenant à douter de notre degré de santé mentale. Ce sont des peurs imaginaires, des peurs irrationnelles dont on se passerait fort bien.

Existe-t-il des individus qui, tel le Chevalier Bayard,
ne connaissent pas la peur ? Des individus qui ne savent pas ce que c’est que d’avoir des sueurs froides, de trembler ou de sentir son esprit se liquéfier tout à coup ? Oui, de tels individus existent, mais il n’est pas si sûr qu’il faille les envier.

Pour le comprendre, prenons si vous le voulez bien
l’exemple des analgésiques congénitaux : ce sont des sujets, fort rares au demeurant (on connaît une quinzaine de cas dans le monde), chez qui les terminaisons sensorielles de la douleur sont absentes. Ces individus perçoivent parfaitement les contacts d’objets divers sur leur peau, le chaud ou le froid, sentent les piqûres ou les coupures, mais en tant que sensation uniquement.

Les enfants analgésiques congénitaux ont le corps et les membres couturés de cicatrices, de coupures, de brûlures, d’écrasements. Ils se font très aisément des fractures (que l’on réduit d’ailleurs sans anesthésie). Plusieurs d’entre eux sont morts d’une simple appendicite qui aura évolué en péritonite sans même qu’ils en prennent conscience. D’autres ont péri dans des accidents divers, aucun n’a fait de vieux os. C’est que, pour eux, une coupure, du sang qui coule, la peau qui se parsème de cloques sous l’effet d’une flamme, ne sont que des sensations curieuses, pour ne pas dire amusantes. Jamais ils n’élaborent de réflexes de défense, de protection. Jamais ils n’ont l’idée de prendre les plus élémentaires précautions pour leur propre sauvegarde. Tout au contraire, ils se montrent indifférents aux dangers extérieurs comme aux maladies qui pourraient les atteindre. De plus, la peur de la douleur n’existant pas chez eux, aucune menace physique ne les impressionne, aucun sévice corporel ne les touche. Leur entourage a généralement d’extrêmes difficultés à les persuader que certains actes, certains gestes, certaines situations représentent un danger bien réel pouvant conduire à la mort.

La peur est à l’esprit ce que la douleur est au corps : un signal de danger. Celui qui ne connaît pas ce signal sera amené à prendre des risques inconsidérés. Tel pilote de formule 1 confiait que, bien qu’il soit parfaitement conscient — quand il voulait bien prendre le temps d’y réfléchir — du fait qu’il pouvait mourir ou être gravement blessé lors d’une course, cela n’avait aucune incidence sur lui, ne provoquait aucune émotion. Cet état de choses est-il vraiment un avantage ?

Ce n’est pas si sûr. Lorsque pour la mission Mercury, médecins et psychologues américains eurent à sélectionner sept hommes parmi une présélection de soixante-neuf candidats, tous volontaires, tous très motivés, tous anciens pilotes de chasse, ils écartèrent impitoyablement ceux qui ne ressentaient pas de peur dans les situations de danger, donnant la préférence à ceux qui avaient peur mais maîtrisaient parfaitement celle-ci. On n’avait que faire de trompe-la-mort, de téméraires qui prendraient des risques inconsidérés. Non, ce que l’on voulait, c’était bien évidemment des astronautes courageux, mais aussi des hommes responsables et qui auraient à coeur de revenir sains et saufs.

Ne jamais ressentir de peur, c’est un peu comme d’être privé d’un garde-fou qui vous évite de vous lancer dans des actions trop périlleuses. Mais trop de peur, et vous perdrez tous vos moyens ! Il faut faire le tri entre les peurs indispensables et les peurs superflues.

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